jeudi 4 février 2010

RESIDENT (13)

Ici, d’abord, l'usine. Le soufflet des forges,
la coulée de l'acier, le tintamarre des tôles.
Chocs, chaudronnerie, ajustage, gaz, limaille,
poussière, vapeur, fumée d'huile chaude et les
hommes au milieu. Le souffle des hommes, force
et fragilité. L'usine respire avec les hommes,
après les avoir amenés à elle comme un aimant.

Les fermiers quittent les prairies, deviennent
des ouvriers. L’usine fait pousser les maisons
en corons et courées, en quartiers. L’usine se
développe, fonctionne assez longtemps pour que
s’installent des habitudes, une tradition, une
culture. Tradition ouvrière, culture ouvrière,
syndicats, éducation populaire et camaraderie.

La révolution industrielle de la fin du 19ème,
la 1ère guerre mondiale, une crise économique,
le front populaire et la 2ème guerre mondiale.
La reconstruction et la modernisation, les "30
glorieuses", le choc pétrolier, la crise de la
sidérurgie et un jour, la fermeture de l’usine
pour diverses "bonnes raisons". Pour toujours.

Inventaire pour la fermeture : la concurrence,
la modernisation, l'épuisement des ressources,
l'avidité des actionnaires, l'obsolescence des
outils, la combativité des ouvriers, la bourse
et ses humeurs, le marché du travail, la fuite
des capitaux... L'usine ferme et l'argent part
au loin. L’argent se fait la malle, s’évapore.

L'être humain est plus pesant que l’argent. Il
réagit moins vite que l’argent. Un être humain
est solide, réel, l’argent liquide ou virtuel.
L’argent se déplace comme l’éclair. Un clic de
souris : le voici de l’autre côté de la terre.
Il est passé par ici, il s’est évanoui par là.
il s'échange ici, il se valorise là. Il voyage

sans passeport. L’argent part ailleurs mais la
personne vivante reste sur place, reste sur le
carreau. La personne vivante ne quitte pas son
foyer, sa maison, ses souvenirs, son histoire.
Sinon la personne vivante se déchire comme une
maison éventrée, une boîte à boutons renversée
dans les gravats, une boîte à musique écrasée.

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